Redevance à 200 francs : un faux bon calcul ?

Ramener la redevance audiovisuelle à 200 francs par an peut sembler séduisant. Qui refuserait 100 francs d’économie ? Dans un contexte de primes maladie en hausse, de loyers élevés et de budgets serrés, chaque franc compte.

Mais derrière le slogan « 200 francs, ça suffit », il y a une question plus profonde : que finance réellement la redevance — et que met-on en danger en la réduisant massivement ?

Ne parler que de la SSR est trompeur

Le débat public se concentre presque exclusivement sur la SSR. C’est trompeur.

La redevance ne finance pas uniquement la SSR nationale. Elle soutient également les télévisions et radios régionales privées qui remplissent un mandat de service public. Des médias locaux qui couvrent les régions, donnent la parole aux associations, mettent en lumière des projets locaux et assurent une information de proximité.

Affaiblir la redevance, ce n’est pas seulement toucher « la grande tour à Genève ». C’est fragiliser tout un écosystème médiatique régional, souvent le premier à disparaître en cas de coupes budgétaires importantes.

Ce que finance réellement la redevance

On réduit parfois la redevance à des films rediffusés ou à du divertissement. Or les chiffres racontent une autre histoire.

  • 41% du budget est consacré à l’information (journaux télévisés, radios régionales, débats, enquêtes, votations, correspondants à l’étranger, production dans les quatre langues nationales).
  • 21% va au divertissement et aux films réunis.
  • Les contenus achetés à des tiers représentent environ 12% des dépenses (incluant sport, séries, documentaires et films).

Autrement dit : on ne vote pas principalement sur des téléfilms. On vote sur le financement de l’information, de la production suisse, et du tissu médiatique national et régional.

Pourquoi 200 francs ?

Affirmer que « 200 francs suffisent » ne met pas en lumière le fait que les grande entreprises (chiffre d’affaire supérieur à 500’000.-/an) ne payeront plus la redevance. En conséquence cette initiative va diviser par deux le montant disponible à la SSR mais aussi aux radios et télévisions locales.

Sur quel calcul précis repose ce chiffre ? Une coupe de cette ampleur signifie inévitablement :

  • moins de rédactions régionales,
  • moins de correspondants,
  • moins de production documentaire,
  • moins de couverture des votations,
  • moins de diversité linguistique.

Un chiffre sans démonstration budgétaire détaillée reste un slogan.

Un impact direct sur le tissu associatif et régional

Les télévisions et radios locales jouent un rôle essentiel dans la mise en lumière des associations, des clubs sportifs, des projets culturels et des initiatives régionales.

Ce sont elles qui donnent de la visibilité aux acteurs du terrain. Ce sont elles qui couvrent les événements locaux que les grandes plateformes internationales ignorent totalement.

Sans un financement structuré par la redevance, ces formats de proximité seraient les premiers fragilisés.

Culture et cinéma suisse

La SSR joue également un rôle central dans :

  • le financement et la coproduction du cinéma suisse,
  • la diffusion de productions culturelles nationales,
  • la mise en valeur des artistes locaux.

Un modèle purement commercial n’aurait aucun intérêt économique à soutenir ce type de productions. Le service public, lui, a cette mission.

Neutralité : perception ou réalité ?

On entend souvent que « la SSR est de gauche ». Certaines enquêtes montrent qu’une majorité de journalistes se situent personnellement plutôt au centre-gauche.

Mais orientation personnelle ne signifie pas militantisme éditorial. Les études académiques sur le positionnement des médias suisses montrent un paysage globalement équilibré [1]. Les analyses empiriques ne confirment pas l’idée d’un biais systémique massif.

La SSR et les médias bénéficiant d’un mandat de service public sont soumis :

  • à une autorité de surveillance indépendante,
  • à des obligations d’équilibre en période de votation,
  • à des procédures de plainte.

Réseaux sociaux : vitesse ou fiabilité ?

Les réseaux sociaux diffusent l’information plus vite, mais ne garantissent ni vérification ni hiérarchisation. Ils favorisent l’émotion et le buzz via des algorithmes privés.

Dans un pays qui vote quatre fois par an, disposer d’une information vérifiée et contextualisée n’est pas un luxe démocratique, mais une nécessité.

Des imperfections à corriger

Tout n’est pas parfait. Par exemple, le fait qu’un indépendant puisse payer deux fois la redevance pose question.

Mais il faut distinguer le principe du mode de perception. Si un compteur d’eau compte le double de votre consommation, on ne baisse pas le prix du mètre cube : on répare le compteur.

Les problèmes administratifs doivent être corrigés, cela ne justifie pas de fragiliser l’ensemble du système.

Une question de modèle de société

Au fond, le débat dépasse la télévision.

Si l’on applique strictement la logique « je paie uniquement ce que je consomme », alors :

  • ceux qui n’ont pas d’enfants ne financent plus l’école,
  • ceux qui ne tombent pas malades ne financent plus l’hôpital,
  • ceux qui ne regardent pas la RTS ne financent plus l’information publique.

Certaines infrastructures ne tiennent que parce qu’elles sont collectives.

Un engagement soudain pour le pouvoir d’achat ?

On peut aussi s’interroger sur le rôle du parti à l’origine de cette initiative et ceux qui la soutienne. Ceux qui, ces dernières années, ont refusé une 13e rente AVS, se sont opposés à une caisse maladie unique ou à des mécanismes plus contraignants pour limiter l’explosion des primes, donc à des mesures qui auraient un impact bien plus important sur le porte-monnaie des ménages,  investissent aujourd’hui massivement dans une campagne pour économiser 100 francs par an.

Pourquoi un tel engagement soudain ? Une campagne nationale coûte des millions. On ne déploie pas une telle énergie sans intérêt stratégique. Affaiblir le service public médiatique, c’est renforcer mécaniquement les grands groupes privés et réduire la diversité des voix régionales. Or ce sont précisément des médias comme Canal Alpha et les télévisions locales qui font vivre nos régions, nos traditions, notre tissu associatif. Avant de suivre des slogans simplistes, posons-nous la question : à qui profite réellement cet affaiblissement du paysage médiatique suisse ?

« Juges étrangers » : pourquoi l’ingérence médiatique étrangère poserait moins problème, à l’UDC?

Lors d’une autre votation, l’UDC martelait le refus de « l’ingérence de juges étrangers » dans la politique suisse, au nom de la souveraineté.

Mais alors, pourquoi ce souci d’indépendance semble-t-il s’effacer dès qu’on parle de médias ? Affaiblir le service public, c’est ouvrir mécaniquement plus d’espace aux grandes plateformes et à des groupes médiatiques privés — souvent étrangers — dont la logique n’est ni la cohésion du pays, ni la diversité régionale, ni l’information de proximité, mais l’audience, le buzz et la rentabilité. C’est une forme d’ingérence plus diffuse, moins visible, mais bien réelle : elle passe par les algorithmes, la concentration des capitaux et la capacité à orienter l’agenda public.

Plus largement, on peut y voir une stratégie politique : réduire les espaces qui contredisent, nuancent ou vérifient, afin de construire un microcosme informationnel où un récit unique circule sans contre-pouvoir. C’est un schéma observé dans plusieurs pays : fragiliser les médias publics, décrédibiliser les journalistes, puis laisser le terrain aux canaux les plus dociles ou les plus polarisants. L’article que je cite en source (Direct Magazine, [2]) décrit justement comment cette initiative s’inscrit dans une dynamique internationale de démantèlement des médias publics.

Si l’on tient vraiment à la souveraineté suisse, alors elle doit valoir aussi pour notre souveraineté médiatique : protéger nos médias régionaux, notre pluralisme et nos traditions locales, plutôt que de laisser davantage de place à des acteurs qui n’ont aucun intérêt à faire vivre toutes les régions de Suisse avec leurs richesses, leurs associations, leurs débats et leurs spécificités.

Économiser 100 francs… à quel prix ?

Économiser 100 francs par an peut sembler rationnel individuellement.

Mais si cette économie affaiblit durablement l’information indépendante, fragilise les médias régionaux et renforce les plateformes privées internationales, le coût démocratique pourrait être bien supérieur.

La question n’est pas « aime-t-on les films programmés en février ? ». La question est : quel espace médiatique voulons-nous pour la Suisse — national et régional ?

Sources:

[1] https://www.foeg.uzh.ch/dam/jcr:5936e3ee-bec4-4e93-8cf7-1d6110b9190b/MM_Positionierung_FR.pdf
[2] https://direct-magazine.ch/featured-fr/sldrt/initiative-anti-ssr-ludc-sinspire-dune-strategie-internationale-pour-demanteler-les-medias-publics/

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