The Strangers’ Case — Quand Shakespeare nous parle encore, quatre siècles plus tard

En entendant Ian McKellen réciter The Strangers’ Case, un passage de la pièce Sir Thomas More, on est saisi par un vertige : ce texte a plus de quatre cents ans, et pourtant il parle exactement de notre présent.

Attribué en partie à William Shakespeare, ce discours évoque le rejet de l’étranger, la peur de l’autre, la tentation de l’exclusion. Mais Shakespeare ne se contente pas de dénoncer : il renverse le regard.

Il demande simplement : et si c’était vous ?

Si vous étiez chassés.
Si aucun pays ne voulait de vous.
Si l’on vous traitait comme des chiens, comme si Dieu ne vous avait pas faits.

Alors, que penseriez-vous ?

La force du texte est là : rappeler que justifier la violence contre l’étranger, c’est enseigner que la violence peut remplacer le droit. Et qu’un monde fondé sur cette logique finit toujours par se détruire lui-même.

Ce texte n’a rien perdu de sa puissance.
Ce n’est pas lui qui est d’actualité.
C’est nous qui n’avons toujours pas changé.

Et c’est exactement ce que Shakespeare dit, quatre siècles plus tôt : le moment où l’on accepte qu’un groupe puisse être traité comme moins qu’humain, on enseigne que la violence est légitime. Et cette violence ne s’arrête jamais à la frontière qu’on croyait tracer.

Le texte traduit en français ci-dessous (version anglaise ici):

Accordez qu’on les expulse.
Accordez que votre clameur
Ait fait plier toute la majesté de l’Angleterre.

Imaginez que vous voyiez ces étrangers misérables,
Leurs enfants sur le dos, leurs maigres ballots,
Traînant leurs pas vers les ports et les rivages
Pour être déportés.

Et que vous, assis comme des rois dans vos désirs,
L’autorité réduite au silence par votre tumulte,
Drapés dans l’arrogance de vos opinions,
Vous demandiez : qu’avez-vous gagné ?

Je vais vous le dire.
Vous aurez enseigné
Que l’insolence et la force brutale doivent triompher,
Que l’ordre peut être étouffé.
Et selon ce modèle,
Aucun de vous ne mourra vieux.

Car d’autres brutes, guidées par leurs caprices,
Avec la même main, les mêmes raisons,
Le même prétendu droit,
Se jetteront sur vous ;
Et les hommes, tels des poissons voraces,
Se dévoreront les uns les autres.

[…]

Dites maintenant que le roi,
Clément quand le coupable se repent,
Se montre moins sévère que votre faute immense
Et se contente de vous bannir.
Où iriez-vous ?

Quel pays, à cause de votre faute,
Vous offrirait refuge ?
Irez-vous en France, en Flandre,
Dans quelque province allemande,
En Espagne ou au Portugal ?

Non — partout où vous n’êtes pas d’Angleterre,
Vous serez des étrangers.

Et seriez-vous heureux
De trouver un peuple d’une barbarie telle
Qu’il se déchaîne en violences hideuses,
Refuse de vous laisser un lieu où vivre,
Aiguise contre vos gorges ses couteaux honnis,
Vous chasse à coups de pied comme des chiens,
Comme si Dieu ne vous devait rien,
Comme s’il ne vous avait pas créés,
Comme si les éléments eux-mêmes
N’étaient pas faits pour votre subsistance,
Mais réservés à eux seuls ?

Que penseriez-vous d’être traités ainsi ?

Voilà le sort des étrangers.
Et voilà votre inhumanité montagneuse.

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