Lettre ouverte à l’UDC : que comptez-vous faire face au dérèglement climatique ?

Je suis scientifique. Je fais partie de cette communauté qui, depuis des décennies, documente et alerte sur les conséquences du changement climatique. Je suis aussi citoyenne/citoyen suisse. J’écris cette lettre ouverte parce que je pense qu’il est temps que l’UDC réponde publiquement, et avec précision, à des questions qu’elle a trop longtemps esquivées.

Ce que nous vivons cet été

2026 a déjà vu juin devenir le 2e mois de juin le plus chaud jamais enregistré en Suisse, avec un record de 39,0°C à Bâle-Binningen, derrière seulement 2003 [1]. Une canicule mi-juillet a ensuite frôlé le niveau d’alerte maximal de MétéoSuisse dans le bassin lémanique, le Valais et la région de Neuchâtel [2]. Une nouvelle vague de chaleur s’annonce dès mercredi 29 juillet [3].

Ce ne sont pas des abstractions.

Des gens meurent. Selon l’Office fédéral de la statistique, la surmortalité chez les plus de 65 ans atteint déjà 340 décès en excès depuis juin [4]. L’Office fédéral de la santé publique en avait recensé au moins 220 rien que fin juin, dans le cadre d’un bilan européen dépassant 12’000 morts [5].

L’agriculture de montagne craque. Dans les alpages fribourgeois et vaudois, des éleveurs redescendent déjà leur bétail après à peine un mois d’estivage — faute d’herbe, faute d’eau — alors que ce retour intervient normalement entre fin septembre et début octobre. Les pertes atteignent 500 à 1000 francs par bête, et certains éleveurs sont contraints d’envoyer des vaches à l’abattoir prématurément [6,7]. L’agriculture de montagne s’adapte d’année en année, mais elle ne pourra pas absorber indéfiniment des étés comme celui-ci.

Des gens meurent, des exploitations s’effondrent : ce sont les faits, pas des projections.

La réponse que je vous vois déjà venir

Je sais déjà quelle sera votre première réponse : « la Suisse ne représente qu’environ 1% des émissions mondiales, elle ne peut rien faire seule. »

Je veux y répondre avant que vous ne la formuliez, parce qu’elle esquive la vraie question.

D’abord, en émissions par habitant et une fois intégrées les émissions importées, la Suisse n’est pas un petit acteur — et plusieurs études pointent aussi le rôle de sa place financière dans le financement de projets fossiles à l’étranger. Ensuite, cet argument du « 1% » est tenu par presque chaque pays du monde : c’est structurellement la logique qui garantit l’inaction collective. Si chaque pays qui pèse « peu » à l’échelle mondiale s’en sert pour ne rien faire, personne n’agit jamais.

Mais surtout : cet argument n’est qu’une conséquence de votre position de fond, qui a longtemps été de nier ou de minimiser l’origine humaine du dérèglement climatique. Si l’origine n’est pas humaine, effectivement, agir ne sert à rien. C’est bien parce que cette origine a été niée ou minimisée pendant des années que l’on peut aujourd’hui affirmer que « la Suisse ne peut rien faire ».

La question que je vous pose directement

L’UDC reconnaît-elle aujourd’hui, sans ambiguïté, que le dérèglement climatique actuel est d’origine humaine ?

Si oui : quand l’avez-vous admis, et pourquoi avoir mis autant d’années à le faire pendant que vos représentant·e·s qualifiaient de « punitives » la taxe carbone et les mesures qui auraient pu limiter la casse ? Il n’était pas question de punir les gens mais de prévenir les catastrophes qui sont en train d’arriver beaucoup plus vite que prévu…

Si non : comment expliquez-vous les records de température, la fréquence inédite des canicules (quatre en Suisse depuis fin mai) et le consensus scientifique international — qui n’est pas une opinion parmi d’autres, mais une donnée établie ?

Une responsabilité à la hauteur du poids électoral

Vous détenez aujourd’hui 62 sièges sur 200 au Conseil national, soit environ 31% — le groupe parlementaire le plus important de l’Assemblée fédérale [8]. Avec ce poids, vous n’êtes pas de simples spectateurs du débat climatique suisse : vous en êtes l’un des principaux décideurs. Le « nous ne pouvons rien faire seuls » ne vous décharge pas de la responsabilité de ce que la Suisse, elle, peut faire à son échelle — et que vous avez, année après année, contribué à freiner.

J’attends de votre part une réponse précise sur ces deux points : votre position actuelle sur l’origine humaine du dérèglement climatique, et les mesures concrètes que vous êtes prêts à soutenir dès maintenant, à l’échelle fédérale et cantonale, pour l’atténuation et l’adaptation.

Les Suissesses et Suisses qui subissent ces canicules, ces sécheresses et ces pertes agricoles méritent une réponse claire — pas des éléments de langage.

Ce qui doit se passer maintenant, et pourquoi ça ne peut plus attendre

Vous l’avez dit vous-mêmes, à plusieurs reprises : la Suisse ne peut pas agir seule. Sur ce point précis, vous avez raison — mais c’est justement pour ça qu’il faut agir, pas pour ça qu’il faut renoncer. Un problème qui ne se résout qu’à l’échelle collective appelle une action collective, pas un alibi pour l’inaction individuelle. Cela suppose une coordination réelle entre les États, avec les scientifiques à la table des décisions, et non plus relégués au rang d’alarmistes qu’on écoute poliment avant de voter le contraire.

Ce que les scientifiques redoutaient depuis des décennies est en train de se produire sous nos yeux : un déséquilibre thermique de l’atmosphère. Concrètement, la Terre reçoit de l’énergie solaire et en renvoie une partie vers l’espace sous forme de rayonnement infrarouge ; à l’équilibre, ce qui entre égale ce qui sort, et la température moyenne reste stable. En accumulant du CO2 et d’autres gaz à effet de serre dans l’atmosphère, nous avons réduit la capacité de la Terre à évacuer cette chaleur : une part croissante de l’énergie reçue reste piégée dans le système climatique — dans l’atmosphère, mais surtout dans les océans, qui en absorbent l’essentiel. Ce déséquilibre radiatif, mesuré et documenté par les scientifiques du climat depuis des décennies, est le moteur direct des canicules à répétition, de la fonte des glaciers et de la sécheresse des alpages que nous vivons cet été. Ce n’est pas une théorie : c’est un bilan d’énergie qu’on peut mesurer.

Si nous voulons rester sous les +2°C de réchauffement par rapport à l’ère préindustrielle — le seuil au-delà duquel les scientifiques du GIEC anticipent des points de bascule de plus en plus difficiles à maîtriser — chaque année de retard supplémentaire réduit la marge de manœuvre qui reste. Cela veut dire agir maintenant, pas dans dix ans, et cela veut dire arrêter de répéter, comme cela a été fait dans les rangs de votre parti depuis vingt ans, qu’il n’y a pas d’urgence climatique. Le conseiller national UDC Roger Köppel écrivait encore récemment être opposé à ce qu’il appelle l’usage du changement climatique pour justifier une « politique marxiste d’expropriation » — une manière de disqualifier le problème plutôt que d’y répondre. Ce discours a un coût que nous payons maintenant, canicule après canicule.

Je ne vous demande pas de renoncer à vos convictions économiques ou politiques. Je vous demande de cesser de nier un fait physique établi, et de rejoindre l’effort collectif qu’exige, de votre propre aveu, un problème mondial.

Sources:

[1] https://www.20min.ch/fr/story/jusqu-a-36-degres-la-prochaine-vague-de-chaleur-est-imminente-103597468
[2] https://info.fr/suisse-canicule-prolongee-16-juillet-2026-alerte-meteosuisse/
[3] https://www.20min.ch/fr/story/canicule-en-suisse-les-signaux-sont-clairs-une-nouvelle-vague-de-chaleur-arrive-103608076
[4] https://www.20min.ch/fr/story/jusqu-a-36-degres-la-prochaine-vague-de-chaleur-est-imminente-103597468
[5] https://www.rts.ch/info/sante/2026/article/canicule-en-europe-plus-de-12-000-morts-fin-juin-dont-220-en-suisse-29305378.html
[6] https://www.rts.ch/info/regions/fribourg/2026/article/secheresse-en-suisse-des-eleveurs-forces-de-quitter-l-alpage-29309143.html
[7] https://www.24heures.ch/secheresse-les-eleveurs-suisses-envoient-leurs-vaches-a-labattoir-335634125374
[8] https://www.udc.ch/parti/organes/groupe-parlementaire/

 

 

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