Qui finance vraiment l’entreprise ? Le coût caché du capital humain en Suisse

On entend souvent la même opposition. D’un côté, l’entrepreneur qui « crée de la richesse ». De l’autre, des « assistés » qui vivraient aux crochets de l’État, et une gauche qui « dépense l’argent qu’elle n’a pas ». Ce récit oublie une question simple : qui a produit les personnes qui travaillent dans l’entreprise ?

Aucune entreprise ne fabrique ses employés. Elle les recrute adultes, en bonne santé, alphabétisés, formés et socialisés. Cet investissement se chiffre en centaines de milliers de francs par personne. Il est payé surtout par les familles et par la collectivité, bien avant la signature du premier contrat de travail.

1. Un enfant, ça coûte combien en Suisse ?

Entre 200 000 et 350 000 francs de dépenses directes jusqu’à 20 ans, et presque autant en revenus perdus par les mères. L’essentiel reste à la charge des familles.

Les coûts directs. Selon l’étude publiée par l’OFS en 2009 (Gerfin, Stutz et al., bureau BASS et Université de Berne), un enfant unique coûte en moyenne 819 francs par mois à un couple. Deux enfants coûtent 1310 francs par mois, trois 1583 francs : le coût par enfant baisse quand la fratrie s’agrandit. Ces données portent sur les années 2000 à 2005 et n’ont pas été actualisées depuis. Les barèmes de l’Office de la jeunesse du canton de Zurich, utilisés par de nombreux cantons pour fixer les pensions alimentaires, arrivent à 1200 à 1800 francs par mois selon l’âge. Sur 20 ans, on parle donc de 200 000 à 350 000 francs par enfant.

Les coûts indirects. Élever un enfant prend du temps, et ce temps est surtout pris sur l’emploi des mères. Dans un couple avec un enfant, la mère perd en moyenne environ 1000 francs nets par mois, et 1320 francs tant que l’enfant a moins de 11 ans. Chez les pères, l’effet sur le revenu est au contraire légèrement positif. Les mères en couple perdent aussi entre 260 et 535 francs de cotisations sociales par mois, surtout dans le 2e pilier. La première étude du bureau BASS pour l’OFAS (Bauer, 1998) chiffrait ce coût en temps à environ 480 000 francs par enfant, plus que les coûts directs (340 000 francs). Au total, environ 820 000 francs par enfant jusqu’à 20 ans.

Ce qui est compensé. Les allocations familiales se montent au minimum à 215 francs par mois, puis 268 francs pour l’allocation de formation. Ces minima ont été relevés au 1er janvier 2025, pour la première fois depuis 2009 ; certains cantons versent davantage. Les déductions fiscales pèsent peu pour les revenus moyens : l’OFS les estimait à environ 880 francs par an pour un revenu de 50 000 francs, contre 2615 francs à 150 000 francs. Selon l’étude Bauer, les aides publiques ne compensaient qu’environ un sixième des 47 milliards de francs de coûts annuels liés aux enfants. Les pertes de revenu des mères restaient couvertes à 5 % seulement.

Le travail invisible. Le compte satellite de production des ménages de l’OFS évalue le travail non rémunéré à 434 milliards de francs en 2020, dernière année publiée. C’est plus de la moitié du PIB. Cette année-là, on a travaillé en Suisse 9,8 milliards d’heures sans salaire, contre 7,6 milliards d’heures rémunérées. La garde des enfants et les soins aux proches en représentent environ 16 %, soit 1,6 milliard d’heures par an.

2. Ce que paie la collectivité

La Confédération, les cantons et les communes ont consacré 45,5 milliards de francs à l’éducation en 2023, contre 35 milliards dix ans plus tôt.

  • L’école obligatoire absorbe à elle seule 23 milliards par an. Un élève coûte en moyenne 23 238 francs par an aux collectivités (2022), un étudiant du degré tertiaire 30 937 francs.
  • La formation professionnelle coûte environ 3,8 milliards par an aux pouvoirs publics (2023), dont trois quarts à la charge des cantons. Les entreprises y participent aussi, mais elles y gagnent en moyenne. Selon la 5e enquête coûts-bénéfices publiée par le SEFRI en 2025, un apprenti rapporte en moyenne 4540 francs nets par an à son entreprise formatrice, tous coûts déduits. Environ 71 % des contrats sont bénéficiaires, pour un gain total d’environ 800 millions de francs par an. Les enquêtes précédentes, menées notamment par Stefan Wolter et Samuel Mühlemann, arrivaient déjà à cette conclusion.
  • La santé, la sécurité et les infrastructures sont les conditions qui permettent à un enfant de devenir un adulte productif. Elles sont elles aussi financées en grande partie par l’impôt.

3. Un ordre de grandeur

Chaque salarié formé en Suisse représente un investissement préalable d’environ 400 000 à 550 000 francs, que son employeur n’a pas financé.

Poste Estimation par personne
Coûts directs payés par la famille jusqu’à 20 ans 200 000 à 350 000 CHF
Moins les allocations familiales minimales (16 ans d’allocation pour enfant, 5 ans de formation) environ –57 000 CHF
Scolarité obligatoire (11 ans à environ 23 000 CHF) environ 250 000 CHF
Total, sans la perte de revenu des parents ni les études supérieures environ 400 000 à 550 000 CHF

Une entreprise qui emploie 1000 personnes s’appuie donc sur un investissement de l’ordre d’un demi-milliard de francs. Et ce calcul est prudent : il laisse de côté les revenus perdus par les mères, qui à eux seuls dépassent souvent les coûts directs.

Deux précisions. Les allocations familiales sont financées par les cotisations des employeurs : c’est la part que les entreprises paient déjà, et elle reste modeste face au total. Par ailleurs, une partie des salariés a grandi et été formée à l’étranger : dans ce cas, c’est un autre pays qui a payé.

Ce chiffre n’est pas une facture à envoyer aux entreprises. Il sert à rendre visible une dépendance qu’on ne voit jamais.

4. Ce que dit la littérature scientifique

L’idée n’a rien d’un slogan militant : elle est au cœur de l’économie du capital humain, y compris chez des auteurs libéraux.

  • Gary Becker, Human Capital (1964), prix Nobel d’économie 1992. Les compétences d’un travailleur sont un capital qui exige un investissement. Becker montre aussi qu’une entreprise a peu intérêt à financer une formation générale, puisque le salarié peut partir avec. Ce sont donc les familles, l’État et les personnes elles-mêmes qui la paient.
  • Nancy Folbre, « Children as Public Goods » (American Economic Review, vol. 84, n° 2, 1994) et The Invisible Heart (2001). Les enfants sont en partie des biens publics : les parents en supportent le coût, mais la société entière profite de leur travail, de leurs impôts et de leurs cotisations. Avec Paula England (1999), elle parle d’un « passager clandestin » (free riding) sur l’effort des parents, et surtout des mères.
  • Ronald Lee et Andrew Mason, Population Aging and the Generational Economy (2011), projet National Transfer Accounts. Ces travaux mesurent les transferts entre générations et montrent que les enfants sont financés massivement par les familles et les budgets publics.
  • Mariana Mazzucato, The Entrepreneurial State (2013). Beaucoup d’innovations attribuées au secteur privé reposent sur des investissements publics préalables.
  • L’AVS illustre le problème. Financée par répartition, elle vit surtout des cotisations des actifs (environ 73 % des recettes), complétées par la Confédération (20,2 % des dépenses) et la TVA. Les personnes sans enfants touchent aussi des rentes payées par les cotisations des enfants des autres. Les bonifications pour tâches éducatives corrigent un peu ce déséquilibre, mais seulement dans le 1er pilier.

5. « Dépenser l’argent qu’on n’a pas » ?

Vu sous cet angle, l’argument prend une tournure presque comique. Une entreprise qui recrute profite d’un capital qu’elle n’a ni produit ni payé. Elle n’en rembourse pas la valeur, et elle n’en garde même pas la propriété, puisque le salarié peut partir. Personne ne la traite pour autant d’« assistée ».

Cela ne veut pas dire que les entreprises profitent indûment du système. Cela veut dire que l’économie repose sur un réseau de contributions croisées. Face aux chiffres, le récit de l’entrepreneur autosuffisant entouré d’« assistés » ne tient pas.

6. Les objections sérieuses, et ce qu’on peut y répondre

Par honnêteté, voici les objections les plus solides.

  • « Les entreprises paient des impôts qui financent l’école. » C’est vrai, et plus qu’ailleurs : l’impôt sur les bénéfices représente 12,7 % des recettes fiscales suisses (2023), un peu au-dessus de la moyenne de l’OCDE. Mais l’impôt sur le revenu des personnes pèse 31,2 % et les cotisations sociales 24,8 %. Surtout, l’impôt finance la part publique ; il ne rembourse pas les coûts supportés par les familles, qui restent l’essentiel.
  • « Les employeurs financent déjà les allocations familiales. » C’est exact : hors Valais, elles sont financées uniquement par des cotisations patronales. C’est une reconnaissance réelle, mais partielle : 215 francs par mois face à un coût direct de 800 à 1800 francs. Beaucoup d’économistes estiment en outre qu’à long terme, ces cotisations sont en partie répercutées sur les salaires.
  • « Elles paient des salaires. » Oui, mais un salaire rémunère le travail fourni. Il ne rembourse pas l’investissement qui a rendu ce travail possible.
  • « Elles forment des apprentis. » Oui, et c’est une force du système suisse. Mais en moyenne, la formation d’un apprenti rapporte davantage à l’entreprise qu’elle ne lui coûte.
  • « On ne fait pas des enfants pour les entreprises. » C’est exact, et c’est précisément ce qui en fait une externalité positive : un bénéfice dont profitent des tiers qui n’en paient pas le prix.
  • « Tout le monde en profite, pas seulement les entreprises. » C’est juste, et c’est la thèse de ce texte : nous sommes tous soutenus. Cela vaut pour les entreprises comme pour les artistes, les paysans ou les retraités.

7. Et si personne ne faisait d’enfants ?

L’entrepreneur libertarien ne peut développer son entreprise que grâce à des gens qui, eux, n’ont pas raisonné en libertariens.

Poussons jusqu’au bout la logique du « pas d’État, sauf pour la sécurité ». Si tout ce qui a de la valeur doit passer par le marché, les familles devraient facturer aux employeurs l’éducation de leurs enfants. Personne ne le propose, et pour une bonne raison : il faudrait donner aux parents un droit sur les revenus futurs de leur enfant devenu adulte. Ce serait une forme de servitude, contraire au principe même du libertarianisme, la propriété de soi.

Les grands penseurs libéraux ne défendaient d’ailleurs pas ce « tout marché ». Adam Smith réclamait des écoles financées par la collectivité. Milton Friedman justifiait le financement public de l’école par ses « effets de voisinage », c’est-à-dire exactement l’externalité décrite dans cet article. Le problème n’est donc pas le libéralisme, mais sa caricature.

Le libertarien répondra que faire un enfant est un choix libre, et qu’un choix libre ne crée de dette envers personne. Robert Nozick l’illustre par un exemple : si vos voisins installent des haut-parleurs qui diffusent de la musique dans tout le quartier, vous ne leur devez rien. L’objection est sérieuse. Mais elle soulève une autre question : si ce choix est purement privé, que se passe-t-il quand plus personne ne le fait ?

Pour chacun, pris isolément, le calcul est simple : laisser les autres porter le coût des enfants, puis profiter des adultes qu’ils deviennent. Si tout le monde raisonne ainsi, il n’y a plus personne à embaucher. Le libertarien a trois réponses.

  • « L’immigration comblera le manque. » Sans doute, mais cela déplace le problème sans le résoudre : ce sont alors les familles et les écoles d’un autre pays qui ont payé.
  • « Les salaires monteront et rendront les enfants rentables. » Il faut vingt ans pour former un adulte. Et en général, l’enrichissement s’accompagne de moins d’enfants, pas de davantage.
  • « C’est l’AVS qui a créé le problème. » C’est l’argument le plus solide. Autrefois, les enfants assuraient les vieux jours de leurs parents. Une retraite par répartition mutualise ce « rendement », et des travaux économiques (notamment Boldrin, De Nardi et Jones) suggèrent qu’elle réduit la natalité. Mais la solution proposée revient à refaire de la famille une caisse de retraite privée. Ce modèle repose sur le travail gratuit des femmes et laisse sans rien ceux qui n’ont pas d’enfants.

Reste la réponse ultime : les gens font des enfants par amour, pas par calcul. C’est vrai, et c’est bien pour cela que la société continue. Mais c’est exactement la thèse de cet article. Le marché ne tient que parce qu’une partie essentielle de la vie lui échappe. L’entrepreneur libertarien ne peut développer son entreprise que grâce à des gens qui, eux, n’ont pas raisonné en libertariens.

Conclusion

Personne ne vit hors du collectif. L’entrepreneur, l’artiste, le paysan et la chercheuse dépendent tous d’un investissement que d’autres ont fait avant eux, souvent des mères, souvent sans salaire. On peut débattre de la manière de répartir les efforts et les aides. Mais le récit qui oppose les « productifs » aux « assistés » relève du slogan, pas de l’analyse.

Sources

 

Transparence: J’ai rédigé cet article avec l’aide d’un modèle de langage via l’outil européen Mammouth.ai. Le choix du sujet, l’angle critique, le choix des contenus et la relecture finale sont les miens. J’en assume l’entière responsabilité. Les critiques méthodologiques qui sont formulées m’engagent.

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